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Photo : Sabine RAYMOND

Portrait : Rosina « Saurine » de Peira

Rosina de Peira

Quand on va fouiller dans les rayons « chants pyrénéens » des magasins de disques, on tombe habituellement sur des fiers gaillards qui chantent en polyphonie. Et pourtant, de la « Dauna » béarnaise à Pyrène, la voix des femmes résonne et prend de l’ampleur dans les Pyrénées. Cris de douleurs ou de révolte, chant de joie ou d’amour, berceuses ou comptines, elles utilisent le massif comme caisse de résonance vers le monde. Et parmi toutes ces femmes, s’il y en avait une rassemblant tout cela et bien plus encore, c’était Rosina « Saurine » de Peira.

A la découverte d’une langue interdite

Eglise de Fabas

Bien qu’elle soit née à Paris en 1933, Rosine Saurine -son nom dans le civil- a grandi en plein coeur du Volvestre (Ariège). Sa maison de famille est située à Fabas, au lieu-dit de « Peira », ce qui sera à l’origine de son nom de scène. Enfant, elle baigne dans la langue occitane à la maison. Cependant, comme nombre d’enfants de sa génération, on lui interdit de parler sa langue à l’école. En effet à cette époque, les écoliers « pris à parler patois » sont punis et vilipendés. « A l’époque, on se contentait de nous frapper pour nous obliger à parler français. De nos jours, on nous enverrait sûrement chez le psychiatre » confie t-elle à ce sujet à nos collègues du Jornalet. Malgré tout cela, Rosina continue à parler cette langue qui, elle ne le sait pas encore, va prendre une grande place dans sa vie.

« A l’époque, on se contentait de nous frapper pour nous obliger à parler français. De nos jours, on nous enverrait sûrement chez le psychiatre »

Rosina de Peira

Des ballets toulousains à Revolum.

Disques de ballets occitans de Tolosa.

Adolescente, Rosina se passionne pour le chant et la danse occitane. Elle avance dans la connaissance de ces pratiques en compagnie de son amie d’adolescence, Françoise Dague. Elle participera d’ailleurs aux « Ballets occitans de Tolosa » fondés par cette dernière. Cette passion pour la danse ne quittera jamais Rosina. Je me souviens que l’année de ses 80 ans elle me confiait « je continue à aller régulièrement dans les balètis traditionnels par chez moi, les gens doivent se dire « c’est qui cette vieille folle qui danse ? » mais je m’en fiche, moi j’adore danser ». Elle chante aussi dans les ballets occitans de Tolosa et entraîne sa fille aînée, Martina, dans cette passion du chant. En 1973, mère et fille commencent à chanter régulièrement ensemble. Cependant, il est difficile de trouver une maison de disque acceptant de produire des disques en occitan. Qu’à cela ne tienne, si personne ne veut accueillir leurs productions, elle va s’en occuper et accueillir les autres. C’est ainsi qu’en 1974, elle créée avec son compagnon Michel Berthoumieux la maison de disques coopérative Revolum. Cette dernière produira les disques de Rosina e Martina, mais aussi ceux d’autres grands noms de la chanson occitane comme Claudi Marti, Eric Fraj, Jacmelina… Ainsi que des pièces de théâtre de la Comedia Occitana Tolzana de son ami Maurici Andrieu, des contes d’André Lagarde ou de Marcel Esquieu

« Je continue à aller régulièrement dans les balètis traditionnels par chez moi, les gens doivent se dire « c’est qui cette vieille folle qui danse ? » mais je m’en fiche, moi j’adore danser »

Rosina de Peira 2013

De mère en fille

Pochette de l'album

De 1974 à 1990, la mère et la fille enchaînent les tournées, les disques et les succès. Elles sont accompagnées sur scène et sur les disques par nombre de musiciens de talent. Du vielliste Dominique Regef au joueur de bodega (cornemuse de la Montagne Noire) Claudi Romero en passant par le guitariste Eric Bouad (que beaucoup connaissent comme « Eric des Musclés ») ils sont nombreux à parcourir les scènes d’Occitanie et d’ailleurs au côté de la mère et de la fille. Elles croiseront la route des plus grands. Rosina racontait amusée « un jour, lors d’une balance, notre sonorisation est tombée en panne? On était dans les loges, désespérées. Un homme est arrivé et nous a dit « Qu’est ce qui vous arrive mes petites ? » On lui a expliqué, il nous a dit « ne vous inquiétez pas et venez avec moi » et il nous a conduit jusqu’à la table de mixage et a dit de sa voix grave « les petites elles vont chanter sur ma sono ». Ce monsieur à la voix grave… C’était Léo Ferré. Malgré tous ces grands noms croisés sur la route, Rosina garde son humilité. Je me souviens à chaque fois qu’elle me racontait ses souvenirs de concerts, je lui disais « Rosina, c’est pas normal, tu aurais du faire une carrière internationale ». Et je me souviens de ce petit bout de femme plantée devant moi avec son sourire, me répondant de sa douce voix « Mais voyons Cédric, moi je tiens des gîtes, chanter, ce n’est pas un métier ».

« Moi je tiens des gîtes, chanter, ce n’est pas un métier ».

Rosina de Peira quand on lui parlait de faire carrière dans la chanson.

Un parcours « folklorique »

Les tournées de Rosina e Martina rencontrent un franc succès. Pourtant, le chemin n’est pas toujours facile. Nous sommes en pleine période du Larzac qui voit poindre un « reviscòl », un retour de la langue et de la chanson occitane. Ainsi, des chanteurs comme Claudi Marti, Mans de Breish ou encore Joan Pau Verdier arpentent les scènes en chantant des chansons de lutte, dans la droite ligne des « contest song » à la Dylan. Rosina, Martina mais aussi le Perlinpin Fòlc et pleins d’autres qui, eux, chantent seulement le répertoire traditionnel, sont taxés de « folkeux ». Niveau public, deux camps se forment entre « les fans de chansons » et les « folkloristes ». Pourtant, nous confiait Rosina, « entre nous, il n’y avait pas de guerre, nous étions tous amis et nous nous battions pour la même cause ».

Les temps sont aussi rudes politiquement, la révolte gronde dans les milieux ouvriers et paysans. Le Comité d’Action Viticole (CAV) de Narbonne dans lequel on trouve des membres de Volem Viure Al Pais (VVAP) mène des actions radicales et cela va toucher y compris les artistes.

Ainsi, le 21 octobre 1975, Maurici Andrieu, homme de théâtre et de télévision et ami de Rosina, se réveille avec un texte en tête. A la hâte, il prend un papier et un stylo et couche tout sur papier. A peine vient-il de reposer son stylo que son téléphone sonne. Il décroche et à l’autre bout du fil entend la voix fatiguée et paniquée de Rosina. Elle sort de garde à vue, elle et 40 militants occitans ont été entendus et sont soupçonnés d’aider le CAV à fomenter un projet d’attentat à la bombe. Ce texte « Folklore », que vous pouvez lire ci-contre, finira à l’arrière de la pochette de l’album de Rosina e Martina « Se io sabiái volar » . .

Malgré tout cela, Rosina et Martina continuent à arpenter les routes et Revolum continue à sortir des albums.

FOLKLORE
Ils commencèrent à danser
Et chanter leurs chansons. Veillées merveilleuses
Danses venues du fond du Temps
Chansons anonymes
Sur la pente de l’oubli
Contes de Bernard mon oncle…
Folklore !
Disaient les autres en faisant la moue
Avec cet air de mépris et de dégoût
Qu’il est de bon ton de prendre
Quand on jette aux ordures
Les fleurs offertes qui sont fanées
Et les vêtements déchirés.
Quand ils eurent assez dansé, ceux qui dansaient
Et assez chanté leurs chansons
Ils s’aperçurent que c’était là que dormait leur âme
Et que depuis toujours on la leur avait volée.
Alors se dressèrent de nouveaux trouvères
Pour dire la parole perdue
En criant les malheurs du moment.
Folklore !
Grincèrent les « culs pincés »
Qui avaient échangé les fleurs naturelles
Contre des roses en plastique
Achetées à crédit
Dans le supermarché le moins cher
– Le dernier cri disait la télévision –
Quand éclata la première bombe
Dans la cour de Je ne sais quelle Préfecture,
Ils ne comprirent pas
Ce qui venait de se passer.

MAURICI ANDRIEU. TOLOSA , lo 21 d’octobre 1975

L’aventure continue

Les disques et les tournées s’enchainent. C’est un véritable succès populaire. En 1980 sort le disque « Cançons de Femnas/ Cançons de Hemnas » . Ce disque est un témoignage de la condition des femmes occitanes à travers les âges et une des premières tentatives de mariage entre instruments traditionnels occitans et instruments électriques dans les accompagnements. C’est Eric Bouad qui assure les guitares et fait les arrangements. Ce disque est aussi celui du premier grand prix de l’académie Charles Cros pour Rosina et Martina. Les deux femmes continuent les disques et les tournées. En parallèle, Rosina organise chez elle « Las velhadas de Peira » (les veillées de Peyre), où se retrouvent des militants occitans pour échanger dans la langue et où de jeunes chanteurs viennent faire leur premières armes devant un public exigeant. C’est entre autre lors de ces veillées qu’une autre grande voix occitane, originaire elle du Béarn, fera ses débuts. Il s’agit de Marilis Orionaa. C’est cette dernière qui gratifiera Rosina du surnom de « Oum Kalthoum occitane ».

Rosina et Martina sur FR3
Pochette de l'album trobadors de Rosina e Martina de Peira

Trobadors et Père Noël

1983 Martina et Rosina sortent le disque « Trobadors » . Retour aux bases de la culture occitane et vision moderne des inventeurs du Fin Amor (amour courtois). Pamphlet moderne d « una lenga vièlha que se vol pas calar ». Puis l’année suivante, sortie de « Nadal Encara » . Ce disque, qui met en valeur la voix, voit Rosina et Martina s’entourer de Claire, la fille cadette de Rosina et de Françoise Dague, sa complice d’adolescence. Le disque sera diffusé sur tout le continent asiatique à la demande de « King Records » et leur offre leur second grand prix de l’Académie Charles Cros . La même année, Rosina rencontre Bernard Lubat. De cette aventure musicale naitra le spectacle « E dins 700 ans, verdejara la lauriera » qu’ils tourneront ensemble pendant deux ans. En 1986, Rosina et Martina se retrouvent autour d’un nouveau concept, axé principalement sur la voix. S’en suivent de nombreux concerts a cappella. Le duo se change par moments en trio, avec Claire qui rejoint sa mère et sa sœur. En 1990, lors du Festival international des Musiques Anciennes de Bruges, elles rencontrent Marc Loopuit. Ce dernier accompagnera Rosina sur une série de concerts « Chants de troubadours et chants traditionnels du Moyen-âge Occitan ». Viendra ensuite le spectacle « Les voyages de Zyriab » qui amèneront Rosina et Marc à tourner en France et au Maroc. En 92, Rosina sort un disque solo « Anueit ». Mais petit à petit, les concerts se font rare, Revolum se retrouve déficitaire. Le fond est revendu. Le système coopératif fait que les artistes ne peuvent prétendre aux droits de leurs disques. Les originaux sont rachetés par des personnes pas toujours bienveillantes ou conscientes du trésor qu’elles ont entre les mains… Et le fond se perd.

Gospel d’òc un témoignage « en viu »

Pochette de l'album

Rosina continue à vivre à Fabas et à tenir « las Estivadas de Peyre », son gîte. Cependant, l’amour du chant occitan ne la quitte pas et elle continue à se produire. En 2000, Felix Marcel Castan et sa femme Betty Dael l’invitent au 32ème Festival d’Occitanie de Montauban. Pour l’occasion, Castan écrit le spectacle « Rosina de Peire canta- Atal Domna ». De plus, de nombreux festivals veulent la « Oum Kalthoum occitane » en concert. Lors d’une interview organisée chez elle à Fabas en compagnie de la future poétesse occitane Aurelia Lassaque, Rosina se voit proposer par deux fans d’enregistrer son prochain concert à l’église de l’Union (banlieue toulousaine) pour en faire un disque. Au prix de nombreuses tractations (Rosina appelant un des deux protagonistes la veille pour lui dire « Non on le fait pas… Ou alors vu mon âge on considère que c’est du collectage »… et ce dernier lui répondant « Rosina, Chuck Berry est plus vieux que toi, quand il fait un live, c’est un live donc toi c’est pareil ») l’enregistrement se fait. Ainsi, « Gòspel d’Oc » disque enregistré « sul viu » verra le jour. On y retrouve Rosina « voix nue » devant un public enchanté. Le livret du disque est rempli de témoignages de ses amis et de ses proches (Maurici Andrieu, Mariliis Oriona, Betty Dael-Castan…) Quant à la pochette, c’est une peinture signée… Martina de Peira.

Rosina au pays du Soleil Levant

Pochette acid mother temple et Rosina de Peira live.

Entre temps, Rosina a reçu une visite inattendue à Fabas. Celle de Kawabata Makoto guitariste et leader du groupe de rock progressif/space japonais « Acid Mother Temple ». Ce dernier a écouté l’album « Trobadors » (qui je vous le rappelle avait été distribué dans toute l’Asie via le label King Records) et est tombé véritablement amoureux de l’album, de la voix de Rosina et, par là même, de la culture occitane. Déjà, avec son groupe, au milieu des concerts, ils posent les instruments et se mettent à chanter « la Nòvia ». Rosina montera sur scène avec eux une première fois lors d’un concert dans le squat toulousain Mix’art Myris. Pour l’anecdote, à sa descente de scène, une jeune fille assistant au concert l’interpellera d’un « vous aussi madame, vous parlez japonais ? ». S’en suivra un « Live in Tolosa ». De son côté, Rosina coule des jours paisibles du côté de Fabas. Elle fréquente les balètis, quelques événements occitans, mais se tient bien loin du « milieu occitaniste ». Il faut dire que si elle a toujours milité activement pour la langue, Rosina a toujours souhaité se tenir loin des luttes de pouvoir et d’égo qui sont propres à ce milieu.

Un héritage qui va perdurer dans le temps

Rosina de Peira

Dans la nuit du 15 au 16 juin 2019, Rosina nous a quitté. Elle est partie comme elle le souhaitait, dans son sommeil et dans sa chère montagne du Volvestre, rendant nombre d’entre nous orphelins. En effet, Rosina a inspiré nombre de personnes pour œuvrer à la diffusion de la langue et de la culture occitane. Et je suis bien placé pour vous en parler, je suis l’une d’elles. Né en Ariège, je ne saurais vous dire quand j’ai entendu pour la première fois la voix de Rosina chanter « Arieja o mon Pais », mais elle a bercé mon enfance. Je me souviens de ma première rencontre avec Rosina, en 2000, quand jeune journaliste à Radio Occitania, nous avions demandé avec un collègue à l’interviewer. J’ai encore souvenir du moment où ce petit bout de femme nous avait regardé, avait sourit et nous avait dit « Ah je m’en doutais, c’est deux petits jeunes qui viennent voir si la vieille assure encore ». Des souvenirs avec Rosina, j’en ai des dizaines, des centaines. Et j’avoue écrire cet article avec « le visage en arc-en-ciel », moitié baigné de larmes d’avoir perdu un être cher, ma « maman spirituelle occitane », moitié nourri du soleil qui me fait monter le sourire en me remémorant chaque moment passé en compagnie de cette grande dame. Et même si je ne suis pas objectif, je ne saurais vous dire autre chose que vous inciter à écouter l’œuvre de Rosina. Même si vous ne comprenez pas l’occitan, la musique est un langage universel. Et au delà d’une jolie voix, vous y entendrez la douceur, l’émotion, l’amour que Rosina portait au chant et à la langue occitane… Et je vous le promets: vous en ressortirez changés… Et en bien.

Discographie

  • 1973 : Rosina de Pèira e Martina
  • 1975 : Rosina de Pèira « se io sabioi volar »
  • 1980 : Rosina de Pèira e Martina « Cançons de Femnas » (primé par l’Académie Charles-Cros)
  • 1981 : Rosina de Pèira e Martina « Ié » (avec la participation de sa seconde fille Clara)
  • 1983 : Rosina de Pèira e Martina « Trobadors »
  • 1984 : Rosina de Pèira, Martina, Clara e Francesa Daga « Nadal encara » (primé par l’Académie Charles-Cros)
  • 1988 : Rosina de Pèira, Martina e Clara « Arieja o mon pais »
  • 1992 : Rosina de Pèira « Anueit »
  • 2004 : Rosina de Pèira « Sul viu » (gospel d’Oc)

En savoir plus

L’article hommage (en langue occitane) de nos partenaires de Jornalet gaseta occitana d’informacions

Morceaux choisis

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Cet article a 1 commentaire

  1. òsca! article deus bons sus un monument de la cultura nosta! longa vita a cocanha!

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