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Cronicas d’una luna encolerida / A moon of anger chronicles

Nous avons toutes et tous un parçan, une ville, un lieu qui a marqué notre vie. Que nous en ayons un souvenir positif ou négatif, voire les deux, nous en avons une vision que nous avons envie de défendre et/ou de confronter à celle des autres. C’est cela « Vue d’Ici et d’Ailleurs ». Pour cette première, Dàvid nous livre son regard sur la ville et la période qui l’ont vu naître : le Bordeaux de fin 70/début 80.

Qui n’a pas connu Bordeaux dans les années 1980 ne comprendrait pas grand-chose à toute cette histoire, si personne ne lui donnait quelques notions de bases.

En ce temps-là, la ville gémissait sous les derniers ahanements d’un tyran vieillissant qui depuis presque quatre décennies infligeait les derniers outrages à son corps de rêve – corps non pas de reine mais de cité-république – tandis qu’on lui maintenait les bras et qu’une paume étouffait ses cris.

Elle ne criait plus d’ailleurs, et on aurait pu croire qu’elle ne crierait plus jamais. Sur ses lèvres noircies, des quais noirs, des hangars en béton carié achevaient de pourrir, derniers restes d’une mainmise conjointe magnifiquement orchestrée, celle de l’état monarchique et de la haute finance qui, depuis Jacques Cœur, en tenait les rênes. Au Pavé des Chartrons, le roi et les banquiers avaient entrepris de faire de la cité blonde, la dernière Athènes des Gascons, une plaque tournante du business international, vers les Amériques et les Afriques, on sait bien trop pour y trafiquer quoi.

 

Bordeaux Pavé des Chartrons
Bordeaux

Faire ça à Bordeaux, la ville où pendant des siècles l’air, dit-on, rendait libre, là où un mois de résidence suffisait à donner la citoyenneté à n’importe quel taulard en cavale, lavé de ses crimes, à n’importe quel serf délivré de sa macule servile, commençant une autre vie s’ils le souhaitaient. Pas un monde idéal, non, une cité marchande libérale, où en aucun cas le polémos, le trouble et la guerre, ne devaient pénétrer l’enceinte sacrée, le pomoerium dans lequel s’entretenait l’équilibre entre citoyens (et donc la prospérité économique) assuré par l’impôt commun et le consensus de l’éthos collectif, la façon d’être et de vivre ensemble.

Ceux qui ont connu Bordeaux dans les dernières années d’un Chaban sénile ont sans doute emporté ces mauvaises images d’une cité noircie de pollution d’échappements, la barre des hangars qui masquait la Garonne aux Bordelais et aux visiteurs – n’était-elle pas privatisée par les compagnies qui draguaient son fond et exploitaient son flux – les pierres jadis blondes, désormais grises sous la pluie. Car on avait l’impression qu’il pleuvait tout le temps. Le Bordelais, fier de ses quelques 2200 heures de soleil annuel qui lui confirment une luminosité quasi-méditerranéenne, était comme un Mordor de honte qui achevait de se décomposer.

 

Livrée aux bulldozers par un maire adepte du béton et du tout-voiture, grand destructeur d’espaces naturels précieux et fanatique des downtowns à l’américaine, Bordeaux avait vu s’écrouler dans un fracas de vieilles pierres et des gémissements de poutres vermoulues les masures du quartier Mériadec, le quartier de Mèste Verdièr, celui des plaçotes et des maisons de passes, des associations de quartier et des pavés ombragés de figuiers. Il craignait le vieux quartier des putaneys, c’est vrai. Mais on y trouvait de l’âme au kilogramme, encore moins cher que la weed et le pastis espagnol de la venta de Behobia.

Ah elle avait belle mine, l’Athéna Parthénos de Garonne, l’imprenable, la cité des cent clochers. Elle pouvait continuer à se croire, la cité de Pèir Berland, où La Boétie écrivit son Contr’Un, la ville de Duratèsta et de tous les Ormistes, la ville qui avait prié le roi Louis XVI de se carrer ses projets dans l’oignon quand il avait informé la commune de son bon plaisir de prendre et démolir le Palais-Gallien pour en faire une carrière de nitre. Le palais de Galienne et Cénébrun ? Le royaume nocturne des putes et des hantaumas, les petits leprechauns bordelais spécialisés dans le fait d’emmerder le monde ? Le château de la vieille légende castillane et gasconne du roi de Bordeaux – même qu’elle est copiée dans le registre de la Jurade – un roi arbitraire veut le démolir ? Pas de crainte, la Révolution des avocats parisiens s’en chargera.

Les bulldozers avaient laissé comme une plaie béante en pleine poitrine. Et en son cœur dévasté avait poussé un monstre de béton et de verre, d’une autre époque déjà, qui avait achevé de tuer les réseaux du petit commerce de quartier, celui des marchands et des coiffeurs qui disaient anfiguèlha à chaque fin de phrase et savaient où étaient les cèpes à la saison et les dimanches à la palombière. Le projet, magnifique et grotesque, déjà ringard quand pas encore né, devait être prêt à tout prix pour 1980. 1980, c’est l’année où je suis né et je suis né là.

Juste en périphérie, dans une vague banlieue pavillonnaire où les écureuils regardaient avec leurs yeux bruns étonnés les grands pins maritimes tomber les uns après les autres pour qu’y apparaisse un échangeur de rocade.

Qui aurait pu croire qu’il sortirait de cette époque noircie le meilleur de ce qu’une révolte urbaine pouvait donner ? De petits collectifs, dans les caves voûtées de pierre de Frontenac, sur plusieurs niveaux, s’échangeaient déjà des vinyles pirates – jaunes translucides – de Joy Division, de Germs, des Black Flag ou de Bauhaus. Chez Bulle, au Roxane, sur les quais et jusque sous les rangeos des angry punks de la Base Sous-Marine, qui cassaient du Skin dont ils jetaient ensuite les insignes SS dans l’eau noire des Bassins à flots, quelque-chose de La Boétie, quelque-chose du Pèir Berland s’entêtait à revenir. Au cœur de cette ville de gauche et de poings serrés tenue par la droite (grâce à un découpage adequat), de cette ville de pierres dorées et de libertaires, de recardèiras béglaises et de portanèirs asturiens, une absurde et incorrigible flamme s’entêtait contre l’évidence.

Grosse Cloche- Cours Victor Hugo- Bordeaux


Elle sautait de l’échoppe de Saïd, l’épicier de Tlemcen, à la boutique de Robert, le coiffeur charentais, de l’étal de Rosa Gimenez, vendeuse de fruits républicaine de Pontevedra jusque sur le sèche-cheveux de M. Lahitte, le coiffeur béarnais qui connaissait Coudouy, traversait les Afriques des Capus en s’entremêlant dans les dreadlocks des Bongo Fire, les boutiques comoriennes pleines de poisson séché, s’engouffrait dans les Arabies des Hossats, le cours Victor-Hugo en slalomant à travers les bazars turcs et les coiffeurs marocains, plongeait sous cinq niveaux de caves, débouchait au grand soleil des Trois Grâces de Visconti, surfait sur la Garonne en faisant exploser le béton des investisseurs et des négriers.


Elle baignait de lightshows la salle du Grand Parc, d’où dit-on Iggy Pop prit un jour les boulevards à contresens, le Jimmy – ou le « nègre blanc » tenait business. Tout en transperçant le B.D.C., le Luxor, le Chiquito, elle passait dans un préampli à six lampes de puissance – comme les six pointes des croissants entrelacés, embrassait le potard de gain et ne ressortait qu’avec une très, très grosse distorsion. Finalement… Elle hurlait encore, au fond des caves.

Camera Silens

Qui saura nous faire exploser
Qui vaincra pour s’exprimer
Tous unis pour réussir
Tous unis pour en finir
Pour la gloire.

Camera Silens "Pour la gloire" (1985)

A SUIVRE…

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